Jeudi, 21 Novembre 2013
La France des détectives s'est réveillée ce matin avec, enfin, les réponses à toutes les questions qui la taraude depuis déjà quatre longues journées. Qui est le "tireur fou" ? Est-il arabe, pas arabe, barbu, crâne rasé ? Quelles sont ses motivations ? Pourquoi ? Est-il déviant, illuminé catholique, musulman, anarchiste, lepeniste ?
On savait avec quasi certitude, depuis la diffusion d'images issues des caméras de protection de la RATP, qu'il n'avait rien du preneur d'otage camerounais, ou malien, ni du dangereux salafiste. En tout cas d'apparence. Avec ses petites lunettes carrées et sa casquette de chasseur, l'homme est loin du barbu classique qui hante l'imaginaire collectif des Français depuis Ben Laden jusqu'à Lies Hebbadj. Dans son cas, on parle d'un type "européen".
Mais alors quoi ? Un nouveau Magnotta ? Pas le profil. Son visage est à peine connu que, déjà, pointent du nez les revanchards de l'époque pré-Merah, quand on ne connaissait pas encore l'identité de celui qui terrorisa le pays en pleine campagne présidentielle 2012. "Putain je suis dégoutée que ce soit pas un nazi", avait lâché une journaliste parisienne, sentant déjà le débat public tomber plus bas que le caniveau, et les bénéfices qu'allaient pouvoir en tirer les partis populistes.
Cette fois ça y est. Cette fois on frappe à BFMTV, on menace la Société Générale, on se cache dans le XVème, et dans le VIIème ! Manif pour tous ? Printemps Français ? "Gunman who shot photographer in Paris described by witness as 'tough looking skinhead in bullet proof vest'", tweete-t-on en anglais. Ce soir évitez le Champ-de-mars : avec excitation et angoisse, la France attend son Breivik.
Jusqu'à ce matin, chacun y allait encore de sa petite idée quant à l'identité de celui qu'il est désormais communément admis de désigner comme l'homme qui a tiré dans le hall du quotidien Libération, lundi, et blessé un photographe, et menacé la République.
Son ADN a été confondu avec celui retrouvé sur les cartouches oubliées au siège de BFMTV, vendredi.
S'agit-il d'un homophobe d'extrême droite, comme Dominique Venner, qui s'est suicidé devant le parvis de Notre-Dame, trois jours après la promulgation du mariage homosexuel ? Ou d'un bonnet rouge ? Pourquoi pas, ils ont l'air déterminés. Un agriculteur en colère ? À moins qu'il ne s'agisse d'un chômeur en fin de droits ? Les questions tournent en boucle sur les chaînes d'information. Priorité au direct.
L'homme s'appelle Abdelhakim Dekhar, il est français d'origine algérienne, et connu des services de police pour son rôle dans l'affaire Florence Rey, une équipée sanglante qui avait fait cinq morts, à Paris, fin 94. Oui, un récidiviste. On dit qu'il fut proche des mouvances d'ultra-gauche.
"Son identité a pris tout le monde de court" écrit-ton sans rire sur bfmtv.com. Soulagement au Front national. Au café du coin, Gérard se jette à l'eau : "un journal de propagande socialiste braqué par un arabe, les bobos doivent plus savoir où ils sont !", lance-t-il à haute voix, sous les applaudissements des comparses.
Et voilà que, comme on priait pour que les auteurs des attentats de Boston ne soient pas musulmans, on espère qu'Abdelhakim Dekhar ne va pas se réclamer d'une obscure mouvance islamiste. Pour éviter qu'une fois de plus, l'amalgame soit fait. Mais voilà que, déjà, on parle d'"accointances avec les islamistes et le GIA algérien", il y a vingt ans. Enquête bouclée.
Qu'importe, de toute façon le péquin moyen a déjà éteint son poste de télévision