Cervantes

Hoy es el día más hermoso de nuestra vida, querido Sancho; los obstáculos más grandes, nuestras propias indecisiones; nuestro enemigo más fuerte, el miedo al poderoso y a nosotros mismos; la cosa más fácil, equivocarnos; la más destructiva, la mentira y el egoísmo; la peor derrota, el desaliento; los defectos más peligrosos, la soberbia y el rencor; las sensaciones más gratas, la buena conciencia, el esfuerzo para ser mejores sin ser perfectos, y sobretodo, la disposición para hacer el bien y combatir la injusticia dondequiera que esté.

MIGUEL DE CERVANTES
Don Quijote de la Mancha.
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19 de mayo de 2026

Comment et pourquoi la révolution bolivarienne transfère le pouvoir au peuple, par Celina della Croce (Tricontinental Institute)

Publié par Venezuela infos dans Économie populaire, État Communal, égalité et justice sociale, commune, conseils communaux, démocratie participative, Droits de la femme, Formation intégrale / formation sociopolitique, Gestion des ressources de l´État, Guerre économique, histoire de la révolution bolivarienne, Histoire du Venezuela avant la révolution bolivarienne, impérialisme, Infrastructure / Aménagement du territoire, Lutte contre la pauvreté, missions sociales, socialisme, Transfert des ressources de l´État, transformation de l´État

Le 18 mai, durant sa rencontre hebdomadaire avec les habitant.e.s d’une commune (autogouvernement populaire) – Gigante Cacique Tiuna, à Caracas -, la présidente par interim du Venezuela Delcy Rodríguez a annoncé la date de la prochaine consultation populaire nationale : le 12 juillet 2026. Ces « consultas » ne sont pas des scrutins ordinaires. Territoire par territoire, le peuple façonne à partir de ses besoins profonds, une économie locale, des services publics, des espaces culturels. Cette école de participation citoyenne repolitise de vastes secteurs de la population, ceux que la guerre économique occidentale voulait désorganiser. Le 12 juillet, a précisé Rodriguez, le vote sera ouvert – en plus des 5000 communes – à des secteurs qui traditionnellement ne font pas partie des circuits communaux : 120.000 conseils de copropriété et 15.000 associations de propriétaires et de locataires, dans tout le pays. « En 2024, a-t-elle rappelé, le président Maduro a proposé un éventail de sept transformations structurelles. Plus que jamais ces sept transformations seront au cœur de ce processus électoral ».

Pour rendre la révolution irréversible, la stratégie bolivarienne transfére peu à peu le pouvoir politique aux organisations citoyennes. Sans cette dimension on ne peut comprendre pourquoi, après la puissante opération militaire menée par Israël et les États-Unis pour enlever le président Maduro et la députée Cilia Flores, il n’y a pas eu de « changement de régime ». Cira Pascual Marquina : « Des « experts » projettent sur le Venezuela ce qu’ils connaissent – la démocratie représentative, ses jeux de pouvoir, sa personnalisation. De ce point de vue, toute concession apparaît comme une preuve définitive d’effondrement. Ce qui disparaît dans ces projections, c’est l’expérience politique accumulée par des millions de personnes qui ont appris, pendant des décennies, à s’organiser, à délibérer et à agir collectivement — et, par cette pratique, sont également capables d’identifier les erreurs, d’avancer dans la critique et de pousser à la rectification lorsque c’est nécessaire. »

La chercheuse de Tricontinental : Institut de recherche sociale, Celina Della Croce, a passé quatre mois au Venezuela pour rencontrer ces autogouvernements où vit l’héritage chaviste.

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Les communard.e.s réunis en assemblée à Mérida approuvent les projets qui figureront sur le bulletin de vote pour la consultation communale (2025). Photo de Víctor Hugo Rivera.

« C’est un système de fourmis », m’a expliqué Dulce Esperanza, membre de la commune de Candelaria Heroica à Caracas, au Venezuela, alors que nous étions assises devant un bureau de vote de sa commune. Petit à petit, m’a raconté Dulce, elle et ses voisins ont mis en place une partie du travail et de l’amour qui ont permis de faire vivre leur commune de 5000 familles, concrétisant la vision esquissée il y a vingt ans par le leader et ancien président Hugo Chávez. Ici, les communard.e.s organisent des assemblées citoyennes pour débattre et prendre des décisions concernant leurs communautés, mettre en place et gérer des processus productifs et, en fin de compte, créer une structure organisationnelle qui sert de fondement à la démocratie et à la société vénézuéliennes.

Le 8 mars dernier, Dulce, une femme au sourire radieux et aux cheveux courts et gris, faisait partie des millions de communard.e.s à travers le pays qui ont voté pour sélectionner les projets de leur commune, ceux qui recevront un financement public (10.000 dollars par projet, avec un à deux projets retenus par commune). Les consultations communales, m’a-t-elle expliqué, ont été lancées par le président Nicolás Maduro en avril 2024 et ont lieu environ tous les 3 à 4 mois afin de financer les projets sélectionnés par les membres de la communauté en fonction de leurs besoins les plus urgents, allant de l’amélioration des systèmes d’eau potable et des infrastructures [*] au financement de mécanismes productifs tels que des boulangeries et des usines textiles gérées par la commune (connues sous le nom d’Entreprises de Propriété Sociale, ou EPS). Après que Maduro eut présenté la stratégie nationale de développement « Les 7 transformations » en janvier 2024, chaque consultation a commencé à se concentrer sur des éléments spécifiques de ce plan – cette fois-ci c’étaient l’économie productive (T1) et les villes humanisées (T2). Ces consultations constituent un processus dynamique, dans le cadre duquel des améliorations sont identifiées et mises en œuvre à chaque étape.

Il existe des milliers [†] de communes à travers le Venezuela, qui fonctionnent comme une forme d’autogouvernance avec pour objectif de remplacer à terme l’État bourgeois par un État communal animé par le pouvoir populaire. Le socialisme, disait Chávez, « ne peut pas être décrété. Il doit être… une création populaire des masses ». Les communes sont l’expression de cette création, « l’espace d’où nous ferons naître le socialisme ». Les consultations communales sont devenues un aspect fondamental du déroulement de ce processus, une école où l’on apprend comment les décisions sont prises au niveau de la base, comment mettre en place des mécanismes productifs qui mènent à l’indépendance économique, et comment allouer les ressources en accord avec les valeurs et la réflexion stratégique de la révolution, tout en élargissant la portée des communes et des circuits communaux. Cette école s’appuie sur deux décennies d’avancées de la Révolution bolivarienne du Venezuela, qui a consacré environ les trois quarts du budget de l’État aux dépenses sociales, éradiqué l’analphabétisme et développé l’éducation à tous les niveaux, pour ne citer que quelques exemples parmi tant d’autres – des compétences que la classe ouvrière vénézuélienne a mises à profit pour améliorer ses communautés et construire une révolution qui a su survivre à l’ingérence étrangère qui a cherché à la renverser dès le début. Comme Chávez l’a dit sans détour au début de la révolution : « Il est injuste que, bien qu’il s’agisse d’un pays riche en ressources, 70 % de la population vénézuélienne vive dans la pauvreté. »

Photo : une assemblée à Yaracuy, au Venezuela, où les communautés discutent des propositions pour la prochaine consultation communautaire (décembre 2024). Photo de Víctor Hugo Rivera.

Les communes comme école : autogouvernements, anti-impérialisme et « nouvel être humain »

Chávez, élu en 1998 au suffrage universel, était conscient du défi que représentait le fait de gouverner dans les limites d’un État bourgeois et des structures héritées mises en place d’abord sous le colonialisme, puis sous l’élite vénézuélienne, travaillant main dans la main avec les États-Unis. Au fil de ses échanges avec le peuple vénézuélien et ses alliés tels que Fidel Castro à Cuba, parallèlement à ses études et à un processus d’essais et d’erreurs, Chávez en vint finalement à considérer la commune comme la pierre angulaire – « la cellule », comme il l’appelait – du socialisme bolivarien. Ces communes sont composées de conseils communaux plus petits, ou « noyaux », a-t-il déclaré, dans sa métaphore où les cellules et les noyaux, ensemble, forment un corps, « le nouveau corps de la nation ». Ce modèle d’autogouvernance a donné à la classe ouvrière non seulement les compétences, mais aussi la confiance et l’expérience nécessaires pour gouverner son territoire et ses ressources au sein de ce « nouveau corps ».

Pour la vice-ministre des Communes, Albanys Montilla, cette vision était aujourd’hui plus importante que jamais, alors que les États-Unis ont intensifié leur agression contre le Venezuela.[‡] S’exprimant lors de l’une des milliers d’assemblées citoyennes qui organisées à travers tout le pays en amont de la consultation visant à proposer et sélectionner les projets qui figureraient sur le bulletin de vote, le 6 février, Albanys s’est adressée à une salle comble dans une commune d’Antímano, à Caracas :

Nous sommes dans une situation très difficile. … Même si Maduro n’est pas là, c’est nous qui tenons les rênes de ce pays. Comment ? En nous réunissant en assemblées pour décider de l’affectation de nos ressources, nous allons mener à bien ce projet afin d’améliorer les conditions de vie dans le quartier et dans la commune. C’est ça, l’autogestion, n’est-ce pas ? Allouer ces ressources pour que nous puissions prendre les choses en main.

Albanys a près de trente ans, c’est une femme de haute taille à la voix puissante, dont l’énergie enflamme et ancrer chaque réunion. Les activités des communes, a-t-elle expliqué lors de l’assemblée, constituent un terrain d’entraînement pour un pays entièrement géré par son peuple, en vue d’un État communal : « Nous pouvons appliquer la même approche que celle que nous utilisons dans notre commune à toutes les ressources qui entrent dans ce pays… Mais pour cela, nous devons rester organisés au sein de la commune, en montrant à nous-mêmes, au Venezuela et au monde entier que seul le peuple organisé du territoire apportera une réponse pour nous-mêmes. »

Dans le cadre de cet exercice, où la commune est l’école pour créer le « nouvel être humain » et la pierre angulaire de la transformation de la société, les communard.e.s ont d’abord fait campagne pour que leurs voisins assistent à l’assemblée et choisissent les projets, puis pour rallier le soutien aux projets jugés les plus stratégiques et mobiliser le vote le 8 mars, et enfin pour planifier et mettre en œuvre les projets sélectionnés.

Photo : les membres de la commune « Socialista Luchadores del Comandante Supremo » à Altímano, Caracas, proposent puis votent pour déterminer les sept propositions qui figureront sur le bulletin de vote de la consultation communale du 8 mars, classées par ordre décroissant de nombre de voix obtenues (6 février 2026).
Photo: Celina della Croce.

Lors des assemblées, les communards ont identifié les problèmes les plus urgents dans leurs communautés, puis ont voté pour déterminer ceux qui bénéficiaient du plus grand soutien, les classant par ordre de popularité décroissante, les sept projets sélectionnés figurant dans cet ordre sur le bulletin de vote. Un communard d’Antímano, de la commune « Socialista Luchadores del Comandante Supremo », a plaidé en faveur de citernes pour lutter contre les pénuries d’eau (T1, économie productive), tandis qu’un autre a plaidé pour la construction d’une boulangerie susceptible de générer des fonds pour financer d’autres projets dans la commune (T2, villes humaines).

Au cours des semaines précédant l’élection, les communard.e.s ont frappé aux portes et distribué des tracts pour encourager leurs voisins à voter, faisant campagne dans de nombreuses communes en faveur des projets recommandés par l’assemblée. Le jour du scrutin, les communard.e.s sont arrivés sur les lieux de vote dès 3 heures du matin pour aménager l’espace, avec un système de sonorisation pour rappeler aux voisins de venir voter. « C’est un exercice de patience », m’a confié Dulce à la commune de Candelaria Heroica. Même si ce projet bénéficie d’un large soutien, certains voisins « ne nous ouvrent pas la porte. Ils nous malmènent – enfin, pas littéralement, mais ils n’apprécient pas ce que nous faisons. … Les choses ne changent pas du jour au lendemain. »

Photo : les membres d’une commune de Caracas arrivent tôt pour accrocher des affiches et la liste des projets soumis au vote. Photo: Rome Arrieche.

Construire une conscience collective

Comme l’explique Dulce, l’un des aspects de cet exercice réside dans le processus de planification collective et stratégique que ces consultations exigent pour être efficaces. « Si vous ne pensez pas en tant que membre du collectif et que vous vous concentrez sur votre moi individuel, nous sommes fichus », a-t-elle déclaré. Si le projet sélectionné se concentre sur les besoins individuels plutôt que collectifs, a-t-elle poursuivi, « peut-être que chaque famille se retrouvera avec une vis ou un boulon [pour ses réparations individuelles], au lieu d’un système d’eau fonctionnel pour la communauté dans son ensemble. … C’est cet individualisme que nous devons continuer à combattre. Il faut donc parler avec l’amour que l’on porte à ce projet, et pour arriver [là où nous devons être], c’est un travail de fourmi. On fait un pas, quelques pas, on tombe, on se relève, on avance, on revient à la vision [du projet]. »

Photo : des membres de la commune discutent des propositions en vue d’une consultation communale à la commune agricole socialiste Ezequiel Zamora, dans l’État d’Amazonas (novembre 2025). Photo de Víctor Hugo Rivera.

Cette patience et ce sens de l’amour ne sont pas seulement des qualités personnelles : ils constituent un élément central de la vision des communes. Comme Chávez l’a souligné dans son discours de 2009 Aló Presidente Teórico 1, l’un des piliers fondamentaux des communes doit être un « front moral » : « Nous avons été contaminés par les anciennes valeurs, par l’égoïsme, par le capitalisme, par la fragmentation de la société… elles nous ont empoisonnés, depuis notre enfance », a-t-il expliqué. « Partout où nous construisons la commune… il faut commencer par là, de bas en haut, en cultivant l’amour social et le sens du devoir social… Nous ne devons pas nous contenter de belles paroles ; nous devons commencer à construire une société socialiste. »

Assise dans son salon quelques jours après la consultation communautaire, Dulce m’a expliqué comment elle et les autres dirigeants de la commune avaient mis en place un système pour prendre soin de leurs voisins, non pas par charité, ni comme un projet secondaire, mais comme un élément central de ce qui les définit. Beaucoup de personnes dans son immeuble sont âgées et vivent seules, leurs enfants et petits-enfants ayant été contraints d’émigrer en raison du régime de sanctions mené par les États-Unis. En effet, l’émigration a augmenté de près de 706 % entre 2015 (l’année où Barack Obama a déclaré que le Venezuela représentait une « menace inhabituelle et extraordinaire pour les Etats-Unis ») et 2021 (l’année où la rapporteuse spéciale des Nations Unies, Alena Douhan, a publié un rapport sur l’impact des sanctions imposées par les États-Unis et d’autres mesures coercitives unilatérales au Venezuela).

Dans ce même rapport, Douhan souligne également les conséquences de l’émigration massive des professionnels en particulier – dont beaucoup ont été formés par la révolution –, précisant que « la plupart des services publics ont perdu entre 30 et 50 % de leur personnel, y compris bon nombre des travailleurs les plus qualifiés (tels que médecins, infirmiers, ingénieurs, enseignants, professeurs, juges et policiers), ce qui entraîne une désorganisation interne, une charge de travail accrue pour le personnel restant, ainsi qu’une réduction des services et une baisse de leur qualité. Les hôpitaux publics font état d’une pénurie de personnel qualifié, avec entre 50 et 70 % de ces postes vacants. » Avec les attaques et la guerre économique dont le pays se remet encore (comme le montre la hausse de 9 % du PIB en 2025), de nombreux retraités n’ont pas les moyens de se procurer des médicaments ou ont tout simplement du mal à se rendre à leurs rendez-vous médicaux. La commune suit donc la situation de chaque personne dans le besoin, avec dans chaque immeuble un responsable qui connaît bien la situation de ses voisins.

Photo : Des enfants sont assis sur un tracteur à la commune Cinco Fortalezas, à Sucre, tandis que leurs parents montrent à une brigade internationale comment ils transforment la canne à sucre en panela, un sucre brun non raffiné produit par la commune. Photo : Celina della Croce.

À Guarenas, dans l’État de Miranda, une petite ville située à environ trente minutes de Caracas, Heyerde López, membre de la commune General José Felix Ribas et cofondateur du collectif culturel Nativa, a fait écho à la conviction et à la tendresse de Dulce : « Nous ne pouvons exclure personne de ce processus, qu’il y participe ou non – nous devons montrer l’exemple. » La commune de Heyerde a voté la création et le financement d’un « marché mobile du peuple » – un camion-magasin ambulant qui vendrait des produits alimentaires provenant de différentes communes. Ce marché mobile vise non seulement à générer des fonds pour la commune, mais aussi à sensibiliser les communards, renforçant ainsi la confiance et l’engagement au fil du temps.

Au lendemain de l’attentat du 3 janvier, m’ont expliqué Heyerde et ses voisins, beaucoup de gens se sentent en colère, humiliés et parfois vaincus. Lorsque Chávez a été enlevé lors du coup d’État de 2002, emmené cette fois-là sur une île du territoire vénézuélien par une petite faction des forces armées soutenue par les États-Unis et l’élite du pays, des foules ont envahi les rues et ont forcé son retour en l’espace de deux jours. [§] Maduro, en revanche, a été enlevé par l’armée des États-Unis et emmené dans un centre de détention à Brooklyn, New York. Ils veulent se battre, mais contre qui ? L’ennemi n’est pas au pouvoir, mais à des milliers de kilomètres de là, leur dirigeant étant détenu dans un centre de détention gardé par la plus grande puissance militaire du monde qui ne cessant de proférer des menaces de nouveaux attentats et d’agressions.

Lors d’une assemblée citoyenne organisée le 21 mars pour décider de la manière d’utiliser les fonds destinés au marché mobile, Heyerde a expliqué la dimension politique du marché mobile populaire : « Vu la colère que suscite la situation actuelle chez les gens dans la rue, il faut qu’il y ait un message politique. … Nous devons gagner le cœur des gens compte tenu de la situation actuelle, du mécontentement et de la colère que ressentent les gens dans la rue également. » Il a qualifié ce processus, qui consiste à fournir un service nécessaire à la commune en s’appuyant sur des valeurs révolutionnaires, la prise de conscience et la patience, d’« enamoramiento communal » : tomber amoureux de la commune.

Plusieurs mois après l’enlèvement du président Nicolás Maduro et de la Première Combattante[**] Flores, les Vénézuéliens continuent de subir une série de concessions forcées alors que le président des États-Unis, Donald Trump, continue d’utiliser la menace de nouvelles violences et d’une intervention pour attaquer la souveraineté du pays. Pourtant, le sentiment généralisé de colère et d’indignité que ce scénario a suscité se heurte à une détermination sans faille : « Nous sommes en colère, mais nous n’allons pas rester les bras croisés », m’a confié un autre communard. Malgré des décennies d’attaques, allant de la guerre économique et de l’information aux récents bombardements, il règne un sentiment palpable de mémoire vivante de ce qui a précédé la révolution, ainsi qu’un sentiment de dignité et de respect que la majorité de la population a acquis au cours des deux décennies qui ont suivi [††].

Ce que les pauvres ont à gagner ou à perdre

Pour Heyerde, comme pour la plupart des communard.e.s, ce projet, et son engagement dans celui-ci, revêtent un caractère profondément personnel. La révolution bolivarienne n’a pas seulement apporté d’énormes gains matériels à un peuple longtemps relégué en marge : elle lui a aussi appris à se tenir debout, ou comme le dit Heyerde, « elle a fait de nous les protagonistes de nos propres vies, et elle nous a permis, à nous les pauvres, de participer et de prendre des décisions concernant notre pays ».

Photo : des femmes accrochent des affiches en vue d’une assemblée à la Commune socialiste de Miraflores, à Caracas, afin de sélectionner les projets qui figureront sur le bulletin de vote de la consultation communale. Photo: Rome Arrieche.

La révolution a forgé une conscience collective chez un peuple qui sait qu’il n’a pas souffert de la pauvreté à cause de la paresse ou d’un défaut personnel, mais à cause d’un système capitaliste qui repose sur la pauvreté pour fonctionner. Heyerde, qui avait dix ans lorsque Chávez est arrivé au pouvoir, a vécu cette expérience de près. Elle se souvient que sa grand-mère, âgée de 65 ans, faisait partie des 1,5 million de Vénézuéliens qui ont appris à lire et à écrire grâce à la Mission Robinson, un programme gouvernemental qui a éradiqué l’analphabétisme dans le pays en 2005. Elle a également fait partie des deux millions de Vénézuéliens ayant bénéficié d’une opération des yeux, qui lui a évité de perdre la vue, grâce à la Mission Milagro. « Nous, les pauvres, n’avions rien », m’a-t-elle confié. « Avec Chávez, les enfants des “personnes sans importance” ont pu étudier. [La révolution] nous a donné accès à des choses qui étaient auparavant réservées aux personnes au pouvoir, tandis que les pauvres devaient se tuer à la tâche. » Cette année, Heyerde, âgée de trente-sept ans, s’est inscrite à l’Université internationale des communications (UICOM), l’une des dizaines d’universités publiques gratuites fondées depuis 1999.

L’histoire de Heyerde n’est pas un cas isolé. Elle illustre comment la démocratie participative des communes repose sur un processus révolutionnaire qui a su exploiter les richesses naturelles du pays non seulement pour sortir la population de la pauvreté, mais aussi pour lui donner les compétences, la confiance et la conscience nécessaires pour prendre en main son propre développement. Par exemple, les programmes étatiques mis en place dans le cadre de la révolution ont :

  • Le nombre de diplômés universitaires a triplé.
  • Le nombre de personnes ayant un niveau d’études secondaires a augmenté de 250%.
  • Les dépenses de santé ont augmenté de 497 % entre 1999 et 2007.
  • Des progrès considérables ont été réalisés en matière de sécurité alimentaire, ce qui a valu à la FAO la reconnaissance d’avoir réduit de moitié la faim au cours de la première décennie de la révolution. (Des études montrent une augmentation de la consommation quotidienne de kilocalories, passant de 2,26 en 1998 à 3,092 en 2015, et une augmentation de la croissance des enfants de 7 ans, passant de 119,8 cm en 1998 à 121,7 cm en 2011, soit un peu plus de dix ans plus tard).
  • Plus de cinq millions de logements ont été construits et distribués (contre seulement 595.156 logements construits au cours des dix années précédant la révolution).
  • Depuis 2015, 5 millions d’ordinateurs portables ont été distribués à 14 millions d’élèves à travers le pays (cependant, comme le souligne Douhan, ce programme a été suspendu suite aux sanctions imposées par les États-Unis, car « la seule façon de fabriquer de nouveaux ordinateurs portables dans le cadre de ce programme était de les assembler à partir d’ordinateurs hors service, faute de pièces détachées »).
  • Le nombre de personnes âgées bénéficiant d’une pension a été multiplié par 25, passant de 19,6 % à 100 % de la population éligible.[‡‡]

Pour que Dulce puisse vérifier le nom de chacun de ses voisins sur les listes électorales le 8 mars et pour que Heyerde puisse inscrire les plans de la commune sur les murs de leur sala de autogobierno (espace de réunion de l’autogouvernement), un niveau d’alphabétisation et d’inclusion sociale garanti par le processus révolutionnaire est indispensable. Sans la révolution, 2,4 millions de Vénézuéliens, dont beaucoup participent aujourd’hui à des processus populaires comme ceux-ci, seraient analphabètes. Plus de 2 millions d’enfants – soit 25 % des écoliers vénézuéliens – seraient exclus du système éducatif. La malnutrition serait trois fois plus importante qu’aujourd’hui. Les femmes, qui jouent un rôle de premier plan dans les processus démocratiques du pays, seraient bien plus accaparées par les tâches domestiques, aujourd’hui assurées par l’État. Malgré les critiques adressées au Venezuela pour sa forte dépendance au pétrole, cette richesse – autrefois concentrée entre les mains de l’élite et des multinationales (dont beaucoup ont leur siège aux États-Unis) – a été réorientée au profit du peuple vénézuélien, et un vaste secteur économique non-pétrolier se développe. Depuis le début de la révolution, les plans gouvernementaux ont mis en évidence la nécessité de démanteler la structure coloniale qui a engendré cette dépendance au pétrole et ont pris des mesures pour diversifier l’économie (une tâche rendue considérablement plus difficile par les interventions des États-Unis et de l’opposition vénézuélienne depuis le début de la révolution).

Photo : une membre de la Commune Cinco de Marzo à Caracas tient un exemplaire de la Loi organique sur le droit des femmes à une vie sans violence, adoptée en 2007, et explique le modèle du féminisme communal et son lien avec les droits garantis par le cadre juridique du pays. Photo : Celina della Croce.

Il est intéressant de noter que les mêmes acteurs qui dénoncent aujourd’hui la situation au Venezuela sont responsables des reculs observés dans les progrès sociaux tout au long de la révolution. Bien que les indicateurs sociaux aient progressé depuis l’investiture de Chávez en 1999 et sous la présidence de Maduro, les reculs coïncident avec les séries d’attaques les plus virulentes, du coup d’État de 2002 et du lock-out des compagnies pétrolières de 2002-2003 à l’escalade des sanctions et autres mesures coercitives unilatérales à partir de 2017. Par exemple, le Ministre de la Planification Ricardo Menéndez souligne que « chaque fois que l’opposition vénézuélienne décide d’agir pour tenter de renverser le gouvernement chaviste, le taux de chômage grimpe en flèche ; par exemple, lors du sabotage pétrolier de 2003-2004, ce taux a augmenté de près de 20 % ». Il ajoute : « Nous constatons que l’indice d’inégalité [de Gini] s’établissait à 0,49 et 0,48 lorsque nous avons pris le pouvoir, et qu’il n’a cessé de baisser depuis le début de la révolution ; en 2018, nous avons atteint 0,37, son niveau le plus bas. […] Toutefois, en 2019 et 2020, cet indice a légèrement remonté en raison de l’impact de la guerre [économique], pour atteindre 0,38. » Comme le souligne sans détour le rapport de la rapporteuse spéciale des Nations Unies, Alena Douhan :

« Les sanctions sectorielles imposées aux industries pétrolière, aurifère et minière, le blocus économique de la République bolivarienne du Venezuela, le gel des avoirs de la Banque centrale, les sanctions ciblées visant les ressortissants et entreprises vénézuéliens et de pays tiers, ainsi que la complaisance croissante des banques et des entreprises de pays tiers, ont empêché la génération de recettes et l’utilisation des ressources nécessaires au maintien et au développement des infrastructures et des programmes de protection sociale. Cette situation a des conséquences désastreuses pour l’ensemble de la population, en particulier pour les personnes vivant dans l’extrême pauvreté, les femmes, les enfants, le personnel médical, les personnes handicapées ou atteintes de maladies chroniques ou potentiellement mortelles, et les populations autochtones. »

La Révolution bolivarienne n’est pas sans défis, tant externes, sous la forme d’ingérences étrangères, qu’internes, puisqu’elle cherche à démanteler l’héritage, ou « l’infection », selon les termes de Chávez, de ce qui l’a précédée. Ce qui est clair, c’est que le « avant », lorsque 70 % de la population vivait dans la pauvreté, n’est pas la solution aux défis du Venezuela, et que les États-Unis, qui ont l’habitude d’intervenir dans tout processus souverain où un pays cherche à s’approprier ses ressources auprès des capitaux étrangers et à les réorienter au profit de son propre peuple, ne tiendront pas leur promesse de « sauver » le peuple vénézuélien de leur propre emprise.

Photo : des enfants jouent au volley-ball, au basket-ball et avec des notes de réunion griffonnées sur du papier kraft dans la commune de Cinco Fortalezas à Sucre, au Venezuela. Photographie de Celina della Croce.

Comme me l’a dit Heyerde : « Nous, les pauvres, sommes ceux qui avons le plus à gagner ou à perdre dans ce projet. Après tout, c’est notre projet.» C’est le peuple vénézuélien qui, comme à maintes reprises, surmontera les défis et les contradictions qui se dressent devant lui pour forger son propre avenir. Et c’est au peuple vénézuélien qu’incombe la tâche d’enamourer l’ensemble de la société, d’inviter chacun de ses voisins à s’éprendre de la révolution et de la promesse qu’elle porte pour l’avenir. Cette tâche se déroule alors que le pays se remet enfin d’années de guerre hybride, économique, informationnelle et autres, ainsi que d’agressions militaires directes. Le peuple vénézuélien n’est pas qu’une poignée de fourmis marchant au pas pour porter un fardeau, une dette sociale, qui le dépasse. Ce sont les briques d’un phare qui, battu maintes et maintes fois par les vagues de l’océan, ne s’écroule pas, les particules de lumière qui, ensemble, détiennent le pouvoir de nous guider vers un avenir meilleur.

L’autrice : Celina della Croce (photo) est chercheuse et directrice des publications et éditrice à Tricontinental : Institut de recherche sociale. Militante des luttes internationalistes, anti-impérialistes et ouvrières aux États-Unis pendant plus d’une décennie.

Notes

[*] Il est important de noter que les consultations communales se déroulent dans un contexte de crise économique prolongée, alimentée par les sanctions imposées par les États-Unis et d’autres mesures coercitives unilatérales (MCU). Ces MCU ont isolé le gouvernement du système financier international et provoqué une grave crise économique, ou, comme l’a formulé l’économiste vénézuélien Francisco Rodriguez, « le plus grand effondrement économique hors temps de guerre depuis 1950 ». Concernant l’impact sur les infrastructures, la rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les conséquences néfastes des mesures coercitives unilatérales pour la jouissance des droits de l’homme, Alena Douhan, a indiqué qu’en raison des MCU, en 2021, « seulement 50 % des unités de distribution du réseau [d’eau] fonctionnaient, car il était impossible d’acheter des pièces détachées et d’effectuer des travaux de maintenance ; l’eau a donc dû être distribuée par roulement pour assurer l’approvisionnement de tous ». Autrement dit, malgré la crise et la reprise économique progressive du pays, les consultations ont permis à la classe ouvrière vénézuélienne de jouer un rôle de premier plan dans l’identification, le financement et la mise en œuvre de solutions répondant à ses besoins les plus urgents, autrefois considérés comme allant de soi. Parallèlement, elles ont renforcé les compétences et la confiance des communards en matière d’autonomie.

[†] Le Venezuela compte environ 4100 communes, plus 1200 circuits communaux, une structure créée pour intégrer les conseils communaux de plus petite taille aux consultations par le biais d’un « circuit », leur permettant ainsi d’accéder à des financements jusqu’à la création de leur propre commune.

[‡] Dans les mois précédant la consultation communale du 8 mars, les États-Unis ont tué plus de 150 pêcheurs lors d’une série d’attaques de missiles ; bombardé Caracas, la capitale, le 3 janvier ; et enlevé le président Nicolás Maduro et la Première dame (ou Première combattante) Cilia Flores. et a menacé la présidente par intérim Delcy Rodriguez et son gouvernement de nouveaux attentats à la bombe et d’assassinats (le président américain Donald Trump a averti, lors d’une interview le 4 janvier, que si Delcy « ne fait pas ce qu’il faut, elle va en payer le prix fort, probablement plus que Maduro », et a déclaré : « Nous sommes prêts à lancer une seconde attaque, bien plus importante, si nécessaire »).

[§] Le slogan « cada 11 tiene su 13 » – chaque 11 a son 13 – reste populaire aujourd’hui, faisant référence au 11 avril, jour du coup d’État, et au 13 avril, jour du retour au pouvoir de Chávez et de l’échec du coup d’État grâce à la mobilisation populaire.

[**] Au Venezuela, l’expression « première combattante » est devenue courante pour désigner Cilia Flores, au lieu de « première dame », soulignant ainsi son parcours politique et son statut qui dépasse celui d’épouse du président en exercice. Cilia Flores est également députée à l’Assemblée nationale – et fut la première femme à en devenir la présidente en 2006 –, avocate, défenseure des droits humains et figure politique de premier plan depuis les débuts de la révolution.

[††] Le phénomène de la mémoire collective est fascinant. Les Vénézuéliens opposés au gouvernement affirment souvent que la situation était meilleure « avant », c’est-à-dire avant la révolution. Pourtant, tout récit sérieux montre qu’avant la révolution, la majorité de la population vivait dans une misère extrême, comme détaillé ci-dessus, et que toute dissidence était réprimée avec une extrême violence. Par exemple, lors du Caracazo de 1989, lorsque les Vénézuéliens se sont soulevés pour protester contre la situation économique du pays, des milliers de personnes ont été abattues dans les rues. Comme l’ont souligné Heyerde et Dulce, une tâche essentielle des communes est de construire une conscience collective qui permette d’aligner l’interprétation des difficultés avec leurs causes profondes.

[‡‡] Bien que le financement des pension ait fortement souffert de la guerre économique déclenchée par l’Occident, ce n’était pas le cas au début de la révolution. L’amélioration des infrastructures représente néanmoins une victoire significative pour appuyer les personnes âgées, à mesure que la situation économique s’améliore.

[§§] En 2025, le président Maduro a annoncé une initiative visant à soutenir la création d’une salle d’autogouvernement dans chacune des 5.300 communes et circonscriptions communales du pays. Il a déclaré que ces salles sont « conçues comme un mécanisme pour renforcer la participation citoyenne et promouvoir l’autogestion au sein des communautés, contribuant ainsi au développement d’un modèle de gouvernance plus inclusif et efficace ».

Source : https://www.counterpunch.org/2026/05/18/communal-consults-and-venezuelas-fight-for-the-future/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2026/05/19/comment-et-pourquoi-la-revolution-bolivarienne-transfere-le-pouvoir-au-peuple-par-celina-della-croce-tricontinental-institute/