Cervantes

Hoy es el día más hermoso de nuestra vida, querido Sancho; los obstáculos más grandes, nuestras propias indecisiones; nuestro enemigo más fuerte, el miedo al poderoso y a nosotros mismos; la cosa más fácil, equivocarnos; la más destructiva, la mentira y el egoísmo; la peor derrota, el desaliento; los defectos más peligrosos, la soberbia y el rencor; las sensaciones más gratas, la buena conciencia, el esfuerzo para ser mejores sin ser perfectos, y sobretodo, la disposición para hacer el bien y combatir la injusticia dondequiera que esté.

MIGUEL DE CERVANTES
Don Quijote de la Mancha.
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17 de mayo de 2026

Entre ciel et enfer, la vie dans le delta de l’Orénoque au Venezuela

Publié par Venezuela infos dans artisans, Économie populaire, commune, Critique populaire, Défense de l´environnement, démocratie participative, Guerre économique, histoire de la révolution bolivarienne, Histoire du Venezuela avant la révolution bolivarienne, impérialisme, missions sociales, pêcheurs, peuples indigènes, z

Par Cira Pascual Marquina, Chris Gilbert (15 mai 2026)

Le peuple autochtone Warao du Venezuela vit principalement le long des bayous et des cours d’eau de l’Orénoque. Selon leur légende fondatrice, c’est dans le ciel qu’ils vivaient à l’origine. Un jour, alors qu’un chasseur tirait une flèche, celle-ci resta coincée dans les nuages. En tirant sur la flèche, ils découvrirent la magnifique terre en contrebas, avec ses nombreuses rivières, ses fruits colorés et ses oiseaux. La plupart des gens sont descendus pour vivre en bas, mais quelques-uns sont restés prisonniers là-haut. De là-haut, envieux de ceux qui vivent sur terre, ils envoient la maladie et la douleur.

Cette histoire rend compte avec une précision remarquable de la réalité contradictoire dans laquelle vivent aujourd’hui de nombreuses communautés warao : entre le paradis d’une vie organisée autour de la poursuite du bonheur selon leurs propres termes et l’enfer qui leur est imposé sans cesse par le monde extérieur des colonisateurs.
Nous avons récemment passé une semaine dans le delta, à étudier l’organisation communautaire et la résistance au blocus des États-Unis [1]. Nous avons constaté que la géographie de cette région a quelque chose de profondément déconcertant. Le paysage semble souvent intact, d’une beauté presque excessive. Les cours d’eau s’étendent à l’infini entre des murs de végétation verte. Les oiseaux fendent l’air humide. Les maisons se dressent sur les rives des bayous et parfois sur pilotis juste au-dessus de l’eau. Les enfants plongent dans la rivière depuis des plates-formes en bois, menant une vie presque amphibie dès leur plus jeune âge. Le monde du delta semble obéir à une autre temporalité : le rythme lent des marées, la lune qui rythme les saisons des semailles, la pluie et le bruit occasionnel d’un moteur hors-bord.

Et pourtant, sous cette beauté, on constate rapidement que tout ne va pas pour le mieux. Les poissons se font plus rares qu’auparavant. À certains endroits, l’eau n’est plus potable. Certaines communautés ont été partiellement ou totalement dépeuplées par la migration. Les gens parlent de maladies, de trajets difficiles pour trouver des médicaments ou du carburant, de cours d’eau qui ne coulent plus comme avant.

Plus on passe de temps, plus on se rend compte que la situation difficile et complexe qui règne dans le delta n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un processus historique. Depuis des siècles, le peuple Warao a été contraint de faire face aux pressions et aux intrusions imposées de l’extérieur, ainsi qu’à l’abandon de l’État. Même les cours d’eau qui semblent isolés sur une carte sont étroitement liés à l’histoire du colonialisme, du développement capitaliste et, aujourd’hui, des sanctions.

Un blocus de longue date

À plus d’un titre, le sort du peuple Warao ressemble étonnamment à celui d’un pays socialiste soumis à un blocus. Cette similitude s’explique par le fait que toute nation qui tente de vivre selon ses propres rythmes et priorités finira tôt ou tard par être prise pour cible par l’impérialisme états-unien. Les formes varient – agression militaire, sanctions, dépendance forcée, destruction écologique, isolement économique – mais les résultats sont les mêmes que ceux subis par les peuples autochtones du monde entier : l’espérance de vie diminue, la consommation est restreinte, les migrations s’intensifient et la pénurie devient chronique.

Dans le même temps, ces blocus – qu’ils soient déclarés ou de facto – inspirent également des formes de créativité et de résistance. Sous la pression, les gens apprennent à survivre au sein de systèmes hostiles sans s’y soumettre complètement. En fait, certains concepts utilisés aujourd’hui pour décrire la réponse globale du Venezuela à la récente attaque américaine — « retraite calculée », « complicité subversive », « alignement sectoriel pour la survie » — décrivent également des stratégies autochtones de longue date pour endurer la domination coloniale. Depuis des siècles, les Warao évoluent dans un monde où de puissantes forces extérieures sont déterminées à réorganiser leur territoire et leur mode de vie selon leurs propres intérêts – ceux des « hotarao » (à savoir les « non-autochtones »).

En tant que peuple autochtone soumis depuis des générations à un blocus de facto imposé par la société dominante des « hotarao », le peuple Warao se trouve dans une situation qui possède un double aspect. D’une part, certains effets des sanctions actuellement imposées par les États-Unis semblent moins perturbateurs dans des communautés qui s’appuient depuis longtemps sur le travail communautaire, la pêche et les pratiques de subsistance, et qui jouissent d’une relative autonomie par rapport à l’économie de marché. D’autre part, la précarité des conditions de vie peut amplifier l’impact de toute perturbation. L’absence d’essence, de moteurs ou de soins de santé peut rapidement mettre des vies en danger dans le delta.

Géographie et histoire

Depuis notre base à Tucupita, la capitale du Delta Amacuro, nous avons rendu visite à des communautés situées dans les zones périurbaines et avons également remonté les caños (cours d’eau) pour dialoguer avec les habitants des communautés vivant plus en profondeur dans le delta. Ces trajets en eux-mêmes en ont révélé long sur la vie locale. Des distances qui semblent courtes sur une carte peuvent prendre des heures à parcourir en bateau. Le carburant est cher et difficile à obtenir.

Pour comprendre l’état actuel de la région, on ne peut ignorer la blessure génocidaire et écocidaire laissée par la fermeture du Caño Mánamo en 1965. Au nom de la modernisation et du développement, la CVG – une entreprise publique alors subordonnée aux intérêts impérialistes – a partiellement obstrué l’un des principaux bras de l’Orénoque afin de faciliter la construction de routes, l’élevage bovin et l’expansion agricole dans la partie occidentale du delta, avec pour objectif caché de permettre la navigation de bateaux de grande taille dans le chenal principal du fleuve.

Cette intervention a radicalement modifié l’équilibre hydrologique régional. L’intrusion d’eau salée s’est accrue. La pêche s’est effondrée dans de nombreuses zones. Les écosystèmes se sont détériorés. Des communautés ont été déplacées. La destruction n’était pas seulement environnementale. Elle a brisé et réorganisé les fondements matériels d’une grande partie de la vie des Waraos.

Raquel Palacios, une dirigeante et artisane warao, nous a raconté cette histoire avec des phrases simples, mais la douleur transparaissait dans sa voix : « Quand ils ont fermé le Caño Mánamo, les poissons sont morts. L’eau est devenue toxique, et beaucoup de gens sont morts : des enfants, des personnes âgées, des adultes en bonne santé. Ils sont morts si vite qu’il est devenu difficile de tous les enterrer. Même les oiseaux et les plantes sont morts. Des milliers de personnes ont dû fuir dans leurs curiaras [canoës en bois], laissant derrière elles leurs maisons et le mode de vie de leurs ancêtres. »

La fermeture de Caño Mánamo a reproduit un ancien schéma colonial sous une forme technocratique moderne : des personnes dont la vie ne dépendait pas du fleuve ont décidé comment celui-ci devait fonctionner. Les conséquences continuent de se faire sentir des décennies plus tard.

Beaucoup de personnes à qui nous avons parlé ont évoqué la migration déclenchée par la fermeture de Caño Mánamo – qui se superpose désormais au phénomène plus large de la migration induite par les sanctions – avec un certain fatalisme. Des membres de leur famille étaient partis pour Tucupita, pour d’autres villes vénézuéliennes, voire pour le Brésil. Certains sont revenus par la suite. D’autres ne sont jamais revenus. La crise migratoire que les médias mainstream présentent souvent de manière isolée a des racines historiques bien plus profondes dans des endroits comme le delta.

La question de la terre

Dans une autre communauté, nous avons discuté avec Dialennis Marcano, la nouvelle présidente d’une commune (autogouvernement populaire). Cette jeune femme a étudié la médecine pendant deux ans à l’École latino-américaine de médecine (ELAM) de Cuba, avant que la crise économique ne la contraigne à rentrer chez elle en 2014. Marcano passe sans peine d’une langue à l’autre, parlant le warao avec sa famille et l’espagnol avec nous, s’interrompant parfois en plein milieu d’une phrase pour répondre à un enfant qui lui tire le bras, avant de reprendre exactement là où elle s’était arrêtée.

Sa principale préoccupation est le contrôle collectif de la terre. Un éleveur nouvellement arrivé laisse entrer ses buffles dans les conucos (parcelles agricoles de subsistance diversifiées) de la communauté, détruisant les récoltes et piétinant le sol tout en prétendant être le propriétaire des terres. Pourtant, la communauté possède des documents datant de 1948, bien plus anciens que la prétendue revendication de l’éleveur. Comme de nombreux conflits fonciers en Amérique latine, dans lesquels les communautés autochtones défendent leur mode de vie collectif contre l’empiétement de la propriété privée des colons, ce litige résume des siècles de logique coloniale.

Marcano défend non seulement le droit des Warao à la terre, mais aussi leurs traditions ancestrales. Beaucoup de personnes que nous avons rencontrées baissaient la voix lorsqu’elles abordaient ces sujets, habituées peut-être à voir arriver dans le delta des étrangers tels que des missionnaires, des travailleurs d’ONG ou des anthropologues. Peut-être fortifiée par son expérience d’étudiante en médecine, Marcano a parlé ouvertement et fièrement des wishiratus, les guérisseurs Warao. Lorsque son fils est tombé gravement malade, semblant proche de la mort, elle l’a emmené chez un guérisseur wisharatu. Après un rituel, le guérisseur lui a assuré qu’il commencerait à se rétablir à minuit. Effectivement, cette nuit-là, elle s’est réveillée pour le trouver en train de téter calmement à son sein.

La révolution, un tournant

Malgré la destruction et l’empiétement, réduire l’expérience des Warao à un simple statut de victimes serait profondément trompeur. Au cours des 500 dernières années, ils ont cherché et trouvé des moyens de survivre, de résister et de forger leur propre avenir. La révolution bolivarienne a cependant marqué un tournant important. Avant la présidence d’Hugo Chávez, les peuples autochtones du Venezuela étaient largement invisibles au sein de l’ordre politique et constitutionnel de la république. La Constitution de 1999 a changé cela, en reconnaissant les langues autochtones, les droits collectifs, les revendications territoriales, la représentation politique et les formes d’organisation communautaire. En conséquence, la plupart des communautés warao s’identifient comme chavistes.

Mais au-delà de ces droits constitutionnels, les peuples autochtones du delta ont vécu le Processus bolivarien comme la première occasion où l’État les a reconnus en tant que vrais sujets politiques. Les missions de santé, les programmes alimentaires, les campagnes d’alphabétisation et la participation communale ont ouvert un champ nouveau d’action, même si les institutions ont par la suite été affaiblies sous le poids combiné des sanctions occidentales, de la crise économique, des freins bureaucratiques et de la détérioration des infrastructures. Cette politique sociale se poursuit aujourd’hui. Même si les ressources de l’État sont plus limitées, la budgétisation participative issue des consultations communales, lancée en 2024, permet un soutien plus efficace et plus significatif [2].

Dans les communautés que nous avons visitées, critique et loyauté coexistent souvent sans contradiction. Les gens se plaignent ouvertement des pénuries, des difficultés de transport, des projets abandonnés, des infrastructures mal entretenues et du caractère « hotarao » des institutions. Pourtant, l’image de Chávez apparaît dans les foyers et les espaces communaux. Le thème d’une révolution ayant généré une situation nouvelle, plus « digne », revient fréquemment dans les conversations. Pour beaucoup, le chavisme n’est pas compris principalement comme une administration gouvernementale, mais comme un processus inachevé d’inclusion plurinationale que seule une révolution socialiste radicale peut offrir.

Cette complexité est souvent réduite à l’extrême tant par les discours « humanitaires » libéraux qui entérinent systématiquement le statu quo que par d’autres lectures simplistes et peu dialectiques du Venezuela. Le delta ne s’inscrit pas facilement dans des cadres conceptuels extérieurs. Ni l’idéalisation ni le cynisme ne permettent de saisir correctement le projet en constante évolution des peuples autochtones qui y vivent.

Un avenir en lutte

Le peuple Warao a été confronté à des campagnes missionnaires brutales, à la destruction écologique, à la pénétration capitaliste, à la négligence de l’État, au racisme, aux maladies, aux migrations forcées et, aujourd’hui, aux effets de l’un des régimes de sanctions les plus agressifs jamais imposés à un pays dans le monde.

Même dans ces conditions, la vie des Warao dans le delta persiste avec une résistance extraordinaire et continue d’évoluer. Ce que les étrangers ont souvent considéré comme un simple territoire inexploité en attente d’un développement impulsé de l’extérieur est, pour le peuple Warao, un monde pleinement habité, le résultat d’une civilisation complexe construite autour de leur connaissance intime des cours d’eau, des marées, des cycles de pêche, des forêts et des modes de vie collectifs. À maintes reprises, le peuple Warao exprime son désir de créer un nouvel avenir, mais selon ses propres conditions et sous sa propre direction.

Au crépuscule, en remontant les caños, le ciel et le fleuve se confondent souvent. L’eau reflète les nuages, les oiseaux, des fragments de maisons et les curiaras qui passent. L’espace d’un instant, on comprend pourquoi le mythe fondateur des Warao commence au-dessus de la terre, dans le ciel même. Le delta possède encore ce genre de beauté.

Mais ces mêmes eaux portent aussi le souvenir d’une rupture : des rivières altérées par des projets de développement, des communautés fragmentées par les déplacements, des vies contraintes par des forces extérieures, ainsi que les possibilités nouvelles mais inachevées ouvertes par le socialisme bolivarien, qui continuent de façonner l’horizon de l’existence dans cette région.

Entre le ciel et l’enfer, le peuple Warao continue de naviguer à travers tout ça.

Notes

[1] Un compte rendu plus détaillé de cette visite dans quatre communes warao du Delta Amacuro paraîtra sur MR Online dans les prochains mois dans le cadre de la série « Résistance communale ».

[2] Les consultations communales ou populaires sont des processus participatifs promus par le gouvernement bolivarien, dans lesquels les communes sélectionnent démocratiquement des projets à financer par des fonds publics, puis les mettent en œuvre grâce à l’auto-organisation communale.

Source : https://mronline.org/2026/05/15/between-heaven-and-hell-life-in-the-orinoco-delta/

Traduction : Thierry Deronne

Les auteurs :

Cira Pascual Marquina est une éducatrice populaire de la Pluriversidad Patria Grande, l’initiative éducative impulsée par la commune El Panal (Caracas). Elle est également membre du Réseau international de démocratie communale. Avec Chris Gilbert, Pascual Marquina est co-autrice de Venezuela, the Present as Struggle : Voices from the Bolivarian Revolution (Monthly Review Press), de la série de livres Resistencia comunal frente al bloqueo Imperialista (Observatorio Venezolano Antibloqueo), ainsi que de Protagonistas : construcción comunal en tiempos de bloqueo Imperialista (Observatorio et PT).

Chris Gilbert est professeur de sciences politiques à l’Universidad Bolivariana de Venezuela, rédacteur collaborateur à Monthly Review et auteur de Commune or Nothing! Venezuela’s Communal Movement and Its Socialist Project (Monthly Review Press), entre autres ouvrages et articles. Avec Cira Pascual Marquina, il est fondateur et coanimateur de Escuela de Cuadros, un programme audiovisuel de formation en philosophie politique.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2026/05/17/entre-ciel-et-enfer-la-vie-dans-le-delta-de-lorenoque-au-venezuela/