Publié par Venezuela infos dans Caraïbes, commune, Critique populaire, démocratie participative, déstabilisation et violences de la droite, Guerre économique, histoire de la révolution bolivarienne, impérialisme, Internationalisme/Solidarité, Médiamensonges / désinformation / propagande, mouvements sociaux, Nationalisation, Privatisation, politique pétrolière, programme PETROCARIBE, souveraineté alimentaire
L’autrice : Kimberly Dawn Miller est sociologue et chercheuse postdoctorale (Florida International University) sur la souveraineté environnementale des pays des Caraïbes dans un contexte de domination impériale, avec un accent particulier sur la renaissance culturelle afro-autochtone et le développement néocolonial dans les Petites Antilles. Elle est membre de la Black Alliance For Peace et co-coordinatrice de l’équipe Haïti/Amériques https://kimberlydawnmiller.substack.com/
Moins d’un an après l’attaque militaire meurtrière menée le 3 janvier par les États-Unis contre le Venezuela, au cours de laquelle le président Nicolás Maduro et la députée Cilia Flores ont été enlevés, certains parlent désormais de la souveraineté vénézuélienne au passé.
Ce qui était autrefois présenté comme l’une des expériences anti-impérialistes les plus marquantes de l’hémisphère est de plus en plus souvent décrit comme un souvenir. La rhétorique selon laquelle le Venezuela incarne une révolution vaincue et trahie, un État réduit à l’état de vassal et un gouvernement appliquant les conditions de sa propre subordination à Washington se répand de plus en plus.
Il ne fait aucun doute que le Venezuela a subi un coup extraordinaire le 3 janvier, qui a marqué un changement qualitatif dans un État déjà mis à mal par des années de sanctions, de blocus économique, de déstabilisation politique et de pression militaire états-unienne.
L’équilibre des forces s’est considérablement détérioré. Le gouvernement intérimaire de Delcy Rodríguez a fait des concessions et des ouvertures diplomatiques qui auraient été difficiles à imaginer aux premières étapes du projet bolivarien, alors que l’influence de Washington sur les réalités économiques et géopolitiques du Venezuela s’est considérablement accrue, notamment à la suite de deux tremblements de terre catastrophiques. L’immense effort de reconstruction et de relance, déjà entravé par des années de guerre économique menée par les États-Unis, a ouvert de nouvelles brèches à l’influence étrangère, notamment avec le déploiement de centaines de soldats états-uniens et une présence sans précédent du SOUTHCOM au sein de certaines infrastructures vénézuéliennes stratégiques.
Mais le recul n’est pas synonyme de fin politique
Au cours des mois qui ont suivi le 3 janvier, j’ai été troublée par un discours dominant sur le Venezuela, émanant principalement du Nord mais aussi de la gauche internationale, qui passe sans transition de la reconnaissance de ces changements à la présentation de la lutte bolivarienne comme déjà vaincue. Dans ce récit, le gouvernement Rodríguez devient le seul et unique prisme à travers lequel on peut appréhender la situation politique du Venezuela lui-même. Les luttes de longue haleine qui ont conduit à la situation actuelle sont reléguées au second plan, tout comme l’économie communarde, les secteurs populaires et les bases chavistes qui continuent de se battre pour la souveraineté populaire et l’orientation du processus bolivarien dans leur pays.
C’est ce que j’appelle la « Delcyfication » de l’analyse : chaque concession accordée depuis le 3 janvier, période marquée par une intensification des pressions exercées par les États-Unis, vient confirmer que les luttes politiques internes au chavisme ont été réglées et que ses perspectives d’avenir sont épuisées. Cela ne signifie pas pour autant que les concessions sur l’accroissement de la participation étrangère (déjà assumée sous Chavez et Maduro) dans la production pétrolière, la mise sous tutelle par les États-Unis des recettes pétrolières vénézuéliennes (mais pas des gisements, qui restent vénézuéliens) alors même que des milliards de dollars de ces recettes restent introuvables — doivent échapper à toute critique. Elles ne devraient pas. Le problème réside dans ce qui disparaît lorsque ces accommodements deviennent la seule grille de lecture à travers laquelle on appréhende le Venezuela et, surtout, lorsque les décisions d’un gouvernement menacé servent de prétexte à la gauche du Nord pour poser des conditions ou retirer purement et simplement sa solidarité à la lutte du Venezuela pour sa souveraineté. Ce qui disparaît en premier, c’est l’Histoire.
Avant le point de rupture : la Révolution bolivarienne face à de nouvelles contraintes
Les concessions n’ont pas commencé avec Delcy Rodríguez. Considérer le 3 janvier 2026 comme une ligne de démarcation nette entre un État révolutionnaire bolivarien souverain et idéalisé sous Maduro et un Venezuela néocolonial dirigé par la marionnette Rodríguez, c’est confondre un changement qualitatif avec l’origine de contradictions qui se développaient depuis de nombreuses années.
Le mandat de Maduro n’a été ni une période d’avancée révolutionnaire sans heurts, ni une période de capitulation. Son gouvernement a été confronté à ce qui allait de plus en plus façonner le processus bolivarien : un projet révolutionnaire luttant pour survivre à un siège impérial, tout en étant confronté au fait que les stratégies mêmes nécessaires à cette survie pouvaient remodeler ce qu’il cherchait à préserver.
Bien avant que les forces étasuniennes ne destituent Maduro et ne l’emprisonnent, lui et son épouse, au Centre de détention métropolitain de New York, son gouvernement avait déjà commencé à modifier certains aspects de l’économie politique, et dans une certaine mesure même de la posture géopolitique héritée d’Hugo Chávez — des modifications qui ne peuvent être dissociées de l’évolution rapide des conditions régionales et internationales.
Cependant, une analyse dialectique nous rappelle que cet héritage était lui-même contradictoire et incomplet. Chávez n’a jamais aboli le capital privé, pas plus que le Venezuela n’a cessé de dépendre du marché mondial du pétrole. Cela ne saurait être interprété comme un manque de volonté révolutionnaire, comme semblent le penser certains au sein de la gauche internationale. Chávez lui-même reconnaissait que le Venezuela restait un « État bourgeois » et que le pays s’était engagé dans la Révolution bolivarienne en tant que pays postcolonial dont les possibilités de transformation socialiste étaient conditionnées par une division internationale du travail mise en place au fil des siècles par le colonialisme et l’impérialisme occidentaux.
Comme dans une grande partie du Sud, son développement productif avait été faussé par des relations qui concentraient la capacité industrielle, la technologie et la finance au cœur impérial, tout en reléguant les économies périphériques à une dépendance vis-à-vis des exportations de matières premières, des produits manufacturés importés et des technologies contrôlées par l’étranger. Le Venezuela est entré dans l’ère Chávez avec derrière lui des décennies de dépendance pétrolière, durant lesquelles les recettes du pétrole finançaient une dépendance vis-à-vis des denrées alimentaires importées, tandis que l’agriculture nationale était relativement sous-développée. Le chavisme a cherché à inverser cette tendance par le biais d’une réforme agraire, d’un renforcement des systèmes alimentaires publics et d’un engagement explicite en faveur de la souveraineté alimentaire. Pourtant, ces efforts n’ont jamais pleinement supplanté le poids structurel de la pétroéconomie, laissant même un gouvernement déterminé à rompre avec le néolibéralisme dépendant de ces recettes, des importations et de la participation à un système capitaliste mondial dont il ne tenait pas les rênes.
Néanmoins, le Venezuela s’est orienté vers un renforcement de la participation de l’État dans les industries clés, vers des expropriations et des nationalisations, vers une expansion considérable des dépenses sociales, vers des entreprises gérées par les travailleurs, et vers les autogouvernements communaux en tant que fondement social et politique d’une transition au-delà de l’État capitaliste. Quelles que soient les limites de cette expérience, l’orientation était clairement celle d’un élargissement de la sphère sociale et publique au détriment du capital privé et d’un ordre impérialiste mené par les États-Unis qui cherchait à dicter les conditions des voies de développement indépendantes et d’une intégration économique dominée par les États-Unis, en particulier pour les Caraïbes.
Le programme Petrocaribe, solidaire des Etats caraibes et Centraméricains les plus pauvres, constituait l’une des manifestations concrètes de ce projet anti-impérialiste, utilisant la richesse pétrolière vénézuélienne pour élargir la marge de manœuvre des États des Caraïbes au-delà de la finance occidentale, qui conditionnait notoirement l’accès au crédit et aux ressources de développement pour les petites îles tout en imposant des modèles économiques néolibéraux. Son effondrement sous Maduro, alors que les sanctions des États-Unis s’intensifiaient malgré la forte opposition de la CARICOM, illustre comment l’impérialisme réduisait déjà l’éventail des options géopolitiques offertes à la Révolution bolivarienne bien avant le 3 janvier 2026.
Ainsi, l’orientation du projet bolivarien, soumis à des attaques de plus en plus intenses, a suivi une trajectoire inégale et parfois contradictoire. Il s’agissait moins d’un écart idéologique par rapport à l’ère Chávez que d’un terrain politique en mutation, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Venezuela.
À l’instar de Chávez, Maduro a hérité d’une économie déjà entravée par la dépendance au pétrole et par les réalités de la position subordonnée du Venezuela au sein du système capitaliste mondial. Mais l’effondrement des cours mondiaux du pétrole à partir de 2014, dans un contexte d’alignement géopolitique opportuniste entre Washington et Riyad, a imposé une pression économique supplémentaire aux « adversaires » exportateurs de pétrole tels que la Russie, l’Iran et le Venezuela. À cela se sont ajoutées une subversion politique soutenue par les États-Unis, la perte d’accès au crédit international et des sanctions états-uniennes et européennes de grande envergure. L’ampleur de cette subversion politique est encore mieux mise en évidence par de récents documents déclassifiés de la CIA, qui révèlent que l’agence n’a pas pu étayer les allégations de fraude électorale au Venezuela qui ont circulé pendant une grande partie de cette période.
En 2015, l’administration Obama a déclaré que la situation au Venezuela constituait une « menace inhabituelle et extraordinaire » pour la sécurité nationale américaine, invoquant des pouvoirs économiques d’urgence tout en imposant des sanctions à sept responsables vénézuéliens, en gelant leurs avoirs liés aux États-Unis et en restreignant leur entrée sur le territoire américain.
Puis, en 2017, les sanctions de Trump visaient à priver le gouvernement de tout accès au financement. Des sanctions contre PDVSA, la compagnie pétrolière publique du pays et source principale de recettes publiques et de devises étrangères, ont suivi en 2019. Ces mesures ont frappé une économie dont les dépenses publiques, les importations et les programmes sociaux dépendaient massivement de ces recettes.
C’est dans ce contexte que le gouvernement Maduro s’est mis en quête de mécanismes de survie en s’adaptant aux réalités du marché. Les contrôles des changes et des prix ont été assouplis. Le gouvernement a toléré la dollarisation d’une grande partie de l’économie. L’activité commerciale privée s’est vu accorder une plus grande latitude. Les capitaux que l’État de l’ère Chávez avait cherché à discipliner ont été de plus en plus courtisés en tant que source d’investissement, de production et de devises étrangères.
La journaliste vénézuélienne Andreína Chávez Alava a souligné l’ironie de l’histoire. Au cours des années de crise de 2016 à 2021, écrit-elle, « Maduro lui-même a été dénoncé par certains secteurs de la gauche vénézuélienne et internationale comme un traître à Chávez en raison de ses politiques économiques menées sous le régime des sanctions ». Cela a son importance, car certains discours présentent désormais la période Maduro comme la référence souveraine par rapport à laquelle les concessions de Rodríguez apparaissent comme une rupture totalement inédite.
Entre 2018 et 2020 environ, ce tournant s’est également reflété dans l’évolution des relations du gouvernement avec les communes. Cira Pascual Marquina, chercheuse et militante de longue date au sein du mouvement communal vénézuélien, décrit cette période comme « pragmatique », durant laquelle le gouvernement ne s’intéressait guère à faire avancer le projet communal, qu’elle considère comme vital pour l’avenir socialiste du Venezuela. Cela a parfois donné lieu à des « frictions » entre les communes et le gouvernement Maduro, mais pas à une « rupture politique », car les bases communales continuaient de considérer l’impérialisme états-unien comme l’ennemi principal, tout en contestant certaines orientations du gouvernement. Pascual Marquina soutient que le gouvernement a par la suite « corrigé » le cap, en renouvelant son appui au développement communal. La lutte politique au sein du chavisme n’a pas obligé les secteurs populaires à choisir entre critiquer le gouvernement et défendre le processus bolivarien contre l’agression impérialiste.
L’atteinte portée à la marge de manœuvre du Venezuela avant le 3 janvier était déjà sévère et ne se limitait pas aux seules sanctions. En janvier 2019, Washington a reconnu le chef de l’opposition Juan Guaidó comme « président par intérim » du Venezuela, et des dizaines de gouvernements comme ceux de la France ou du Royaume-Uni se sont empressés de soutenir une autorité parallèle n’exerçant aucun contrôle effectif sur l’État vénézuélien. Cette reconnaissance n’était pas purement rhétorique, car elle a eu de graves conséquences concrètes pour le peuple vénézuélien. Elle a fourni un cadre politique et juridique permettant de priver le gouvernement Maduro de l’accès aux avoirs de l’État à l’étranger ou de les placer sous l’autorité de l’opposition, tandis que Washington transférait le contrôle de ses biens diplomatiques et cherchait à réorienter la gestion de ses avoirs à l’étranger. Ce précédent permet également de contextualiser la volonté du gouvernement post-3 janvier de s’appuyer sur la reconnaissance de Delcy Rodríguez par Washington. La saga Guaidó a démontré les conséquences concrètes de la non-reconnaissance hégémonique des États-Unis.
Combinée aux sanctions contre PDVSA, la stratégie de Washington a donné lieu à une atteinte singulière à la souveraineté vénézuélienne. Maduro a continué à gouverner le pays et le Venezuela disposait d’immenses richesses pétrolières, tandis que sa capacité à accéder à une partie de ces richesses, à les commercialiser et à en exercer le contrôle était de plus en plus déterminée en dehors du pays.
C’est un élément essentiel pour comprendre ce que signifiait la souveraineté sous Maduro. Chris Gilbert, professeur basé à Caracas, l’a résumé avec concision en affirmant que « rester assis sur du pétrole que l’on ne peut pas vendre » sous le poids d’un blocus écrasant ne constitue guère non plus le meilleur exercice de la souveraineté. La propriété formelle d’une ressource considérable ne constitue pas en soi une souveraineté économique si une puissance impérialiste peut en empêcher la vente, saisir ou bloquer les recettes qui en découlent, sanctionner les intermédiaires disposés à faciliter les transactions et reconnaître un gouvernement parallèle habilité à revendiquer des actifs appartenant à cet État même.
La loi anti-blocus de 2020 a rendu ce revirement particulièrement visible. En tant qu’instrument permettant de contourner les mesures coercitives unilatérales, cette loi a donné au gouvernement la flexibilité nécessaire pour réorganiser les entreprises d’État, modifier les modalités de propriété et de gestion au sein des coentreprises, concevoir de nouveaux mécanismes financiers et conclure des contrats capables de protéger l’activité économique des sanctions. Elle pouvait donc à la fois faciliter le contournement des sanctions et créer des voies légales permettant une participation bien plus importante du capital privé dans des secteurs auparavant dominés par l’État. Les détracteurs, tant au sein qu’en dehors du chavisme, y ont vu un abandon du modèle économique antérieur.

Ainsi, les mêmes mécanismes utilisés pour protéger les arrangements économiques de l’application des sanctions pourraient également rendre ces arrangements plus difficiles à soumettre à un contrôle démocratique dans le cadre d’un projet socialiste.
La loi de 2022 sur les zones économiques spéciales a renforcé cette ouverture. Elle visait notamment à attirer les investissements nationaux et étrangers, à encourager le développement industriel, à diversifier les exportations et à mettre en place des mesures d’incitation à l’investissement dans les secteurs de l’industrie manufacturière, de l’agro-industrie, de l’énergie, des technologies, de la finance, du tourisme et d’autres secteurs. Son gouvernement a désigné La Guaira, Paraguaná, Puerto Cabello–Morón, Margarita et La Tortuga comme les cinq premières zones ciblées pour ce développement.
Le Venezuela de l’ère Chávez avait connu des difficultés croissantes quant à la manière dont les rentes pétrolières et le pouvoir d’État pouvaient être utilisés pour socialiser la production et mettre en place des formes alternatives de propriété et d’autorité politique. Le gouvernement Maduro, confronté à des recettes considérablement réduites et à un blocus visant précisément à priver l’État de ces ressources, s’est retrouvé face à une réalité différente : comment inciter les capitaux privés et étrangers à rétablir la capacité de production sans renoncer au contrôle politique de l’État bolivarien ?
La dollarisation et la stabilisation des marchés ont contribué à mettre fin à certaines des pires pénuries et à l’hyperinflation, mais l’accès à la reprise restait inégal. Les travailleurs dépendant de salaires libellés en bolívars, en particulier dans le secteur public, n’ont pas vécu l’émergence de l’économie dollarisée de la même manière que les ménages recevant des transferts de fonds, les professionnels du secteur privé ou ceux liés aux nouveaux circuits commerciaux. L’État a ainsi pu retrouver un certain degré de stabilité macroéconomique tandis que certains secteurs de la main-d’œuvre absorbaient une partie du coût de cette ajustement.
Mais je continue de penser qu’il est insuffisant et réducteur de décrire l’ère Maduro comme une « trahison néolibérale » du chavisme. Les sanctions n’étaient pas de simples conditions de fond accessoires. Elles ont considérablement restreint les options dont disposait l’État vénézuélien et ont fait de l’accès au capital, aux devises étrangères et aux intermédiaires commerciaux une question de survie politique. Les stratégies mises en œuvre par un gouvernement de gauche du Sud pour survivre au siège impérialiste peuvent elles-mêmes compliquer le projet souverain qu’il tente de préserver.
Après l’enlèvement du 3 janvier : qu’est-ce qui survit à la « défaite » ?
Le 3 janvier a radicalement transformé la donne. L’assaut militaire, la menace d’un massacre à grande échelle, la mise en accusation et l’enlèvement de Maduro, ainsi que le renforcement consécutif de l’influence de Washington, n’ont pas été à l’origine des contraintes pesant sur la souveraineté de l’État vénézuélien, mais les ont considérablement aggravées. Alors que les précédentes itérations du processus bolivarien devaient composer avec un blocus économique tout en préservant les acquis politiques de la révolution, l’impact immédiat du 3 janvier a été de remettre en question la capacité de ces acquis à survivre après que les États-Unis eurent démontré leur capacité à pénétrer militairement sur leur territoire. Cette violation a conduit à l’enlèvement d’un chef d’État, à un contrôle accru de l’accès à la principale source de revenus du pays et à l’exercice d’une influence sans précédent sur les conditions de leur propre reconstruction.
Mais je m’intéresse également à ce qu’il advient des processus politiques qui opèrent en deçà du pouvoir d’État en ce moment critique. Si la Révolution bolivarienne a été réduite à un statut de vassalité vis-à-vis des États-Unis, alors cette question ne peut trouver de réponse uniquement en énumérant les concessions considérables accordées sous Delcy Rodríguez. Cet article vise également à mettre en avant le pouvoir populaire construit au cours des décennies précédentes, les bases chavistes qui se débattent pour définir l’orientation de ce processus, ainsi que les moyens par lesquels les Vénézuéliens continuent d’exercer la souveraineté populaire dans des circonstances inimaginablement difficiles.
À la découverte du processus bolivarien vu d’en bas
Deux mois après l’attaque du 3 janvier, je me suis rendu au Venezuela au sein d’une délégation internationale pour la paix qui s’est rendue à Caracas, à Mérida et dans d’autres régions de l’ouest du pays. Les effets de la longue guerre économique menée par Washington étaient palpables, désormais aggravés par les conséquences de l’attaque militaire. Nous avons visité des sites bombardés et des infrastructures endommagées, tandis que le déséquilibre des forces, présent depuis le 3 janvier, transparaissait dans mes conversations avec des chavistes au sujet de la survie et des choix politiques auxquels le processus bolivarien est désormais confronté.
À l’Observatoire vénézuélien contre le blocus, un responsable a parlé sans détours de l’impératif de préserver la continuité de l’État dans ces conditions. Invoquant la maxime de Simón Bolívar selon laquelle « il vaut toujours mieux être que ne pas être », il a présenté la survie elle-même comme une nécessité politique. Un représentant de l’Institut Simón Bolívar a quant à lui insisté sur le fait que les réalités géopolitiques du Venezuela n’avaient pas simplement disparu : « L’Iran et le Venezuela ont le même ennemi », nous a-t-il dit. Mais je n’ai pas constaté un paysage politique dans lequel l’organisation populaire chaviste se serait simplement évaporée sous le poids des décisions d’un gouvernement ayant « un pistolet pointé sur la tempe ».
À l’occasion de la Journée Internationale des Femmes travailleuses, j’ai assisté à la Consultation nationale des autogouvernements populaires du Venezuela, un processus électoral à l’échelle du pays grâce auquel les autogouvernements communards ont élaboré des propositions, délibéré au sein de structures communautaires et voté sur des projets devant bénéficier d’un financement public. Dans les bureaux de vote de Caracas, les habitants devaient choisir entre des projets portant sur l’accès à l’eau, les infrastructures, les transports, la production alimentaire et les entreprises locales. Dans la commune populaire urbaine d’El Panal, dans le quartier 23 de Enero, et dans la commune de Santa Rosa, j’ai découvert des organisations communales qui s’occupaient de la distribution alimentaire, de la santé maternelle, de l’éducation politique et du travail quotidien lié à la reproduction sociale.

Photo : Commune d’El Panal et Fuerza Patriótica Alexis Vive, Caracas, mars 2026. À l’issue d’une visite du projet d’élevage de la commune, notre délégation internationale a rencontré des militants chavistes afin de s’informer sur leurs efforts visant à développer une production agricole durable et gérée localement.
Cette infrastructure populaire n’était pas politiquement homogène. Les femmes occupaient une place centrale dans les espaces communaux que nous avons découverts, notamment les femmes autochtones qui s’organisaient à travers des formes collectives de leadership politique. Notre rencontre avec le Cumbe national afro-vénézuélien a permis de replacer le processus bolivarien dans une histoire plus longue d’action politique des descendants d’Africains et des marrons. J’ai rencontré Casimira Monasterios, porte-parole de l’Assemblée nationale vénézuélienne pour l’État de Zulia et ancienne parlementaire au sein du groupe d’amitié Venezuela-Haïti. Cette rencontre était significative car la solidarité avec Haïti s’inscrit dans la continuité de la conception plus large de la souveraineté latino-américaine et caribéenne défendue par le projet bolivarien.
Sous les gouvernements de Chávez et de Maduro, le Venezuela s’est opposé à toute intervention étrangère en Haïti et a inscrit l’autodétermination haïtienne dans le prolongement de sa propre lutte contre la domination impérialiste. Mme Monasterios m’a confié qu’elle souhaitait que les Haïtiens sachent que les Vénézuéliens comprenaient ce que cela signifiait de voir leur pays stigmatisé dans les médias et leur « peuple diabolisé ». Au lendemain des tremblements de terre dévastateurs qui ont frappé le Venezuela en juin, Haïti a envoyé une équipe médicale pour participer aux opérations de secours, en souvenir de la solidarité dont le Venezuela avait fait preuve à son égard après le séisme majeur de 2010, malgré les limites de ses propres infrastructures.
Ces rencontres ont remis en cause la conception selon laquelle le processus bolivarien serait exclusivement le fait de la présidence. Ce qui a perduré après le 3 janvier, ce sont les milliers d’autogouvernements communards, l’organisation des femmes, la formation politique afro-vénézuélienne et la conscience internationaliste, dont l’histoire précédait les choix du gouvernement Rodríguez et dont les horizons politiques ne pouvaient se réduire à ces décisions.
Cette distinction est également apparue clairement dans le dossier iranien. À la suite de l’attaque américano-israélienne du 28 février contre l’Iran, l’ancien ministre des Affaires étrangères Yván Gil a publié un communiqué qui, tout en condamnant l’agression initiale, qualifiait également la riposte militaire iranienne d’« inappropriée et condamnable ». Ce communiqué a ensuite été retiré à la suite de critiques émanant de la base.
Parmi les chavistes que nous avons rencontrés en mars, les manifestations de solidarité envers l’Iran restaient très marquées, s’inscrivant dans le cadre d’une lutte anti-impérialiste commune et d’une gratitude pour les fournitures médicales que l’Iran avait envoyées au Venezuela pendant les moments les plus difficiles des pénuries provoquées par les sanctions. Cette divergence montrait à quel point l’évolution des calculs diplomatiques du gouvernement ne s’était pas répercutée dans la conscience politique des bases chavistes. Ainsi, le pouvoir d’État et l’orientation politique populaire étaient liés, mais non identiques.
Les tremblements de terre qui ont dévasté le Venezuela quelques mois plus tard allaient mettre cette distinction à l’épreuve dans des scénarios bien plus extrêmes. Dans son reportage réalisé à Catia La Mar, Pascual Marquina a documenté comment les structures communales sont devenues des mécanismes d’intervention d’urgence, de coordination et de survie collective au milieu des décombres. Ce que j’avais observé en mars comme des réseaux quotidiens capables d’organiser l’approvisionnement alimentaire, les soins et la prise de décision locale était désormais mis en œuvre dans des conditions encore plus douloureuses et catastrophiques.
Cela a son importance pour comprendre ce qu’il restera de la souveraineté vénézuélienne après le 3 janvier 2026. La commune n’est pas simplement une relique idéologique de Chávez, et sa pérennité ne prouve pas non plus que les asymétries de pouvoir n’aient pas radicalement changé. Mais elle représente bel et bien une capacité d’action collective qui ne peut être mesurée uniquement à l’aune du pouvoir exécutif. Lorsque les institutions officielles sont débordées, la capacité des communes organisées à coordonner les ressources, à identifier les besoins et à assurer la continuité de la vie quotidienne devient en soi une expression du pouvoir populaire.
Les tremblements de terre ont également accentué la dépendance du Venezuela vis-à-vis des mêmes puissances extérieures contre lesquelles ces structures avaient été mises en place. Les besoins colossaux liés à la reconstruction se sont heurtés à un État déjà affaibli par des années de sanctions et de blocus, et nouvellement soumis à une relation avec Washington, postérieure au 3 janvier, nettement plus coercitive. L’acceptation par le gouvernement Rodríguez de l’aide technique et militaire des États-Unis et de la coopération technique avec les secouristes d’Israël a ouvert un autre champ de contradiction. Les ressources dont le pays avait un besoin urgent pour survivre sont arrivées par l’intermédiaire de puissances responsables de l’atteinte à la souveraineté du Venezuela et, selon beaucoup, au détriment de décennies de solidarité avec la cause palestinienne.
Les Vénézuéliens n’ont pas non plus accepté cette présence. Les secteurs populaires se sont mobilisés contre l’ingérence tant états-unienne qu’israélienne, tout comme les manifestations de solidarité chavistes envers l’Iran ont persisté malgré la posture diplomatique du gouvernement dans cette « nouvelle phase ». Encore une fois, il ne s’agit pas de dire que la résistance venue d’en bas annule d’une manière ou d’une autre la complaisance venue d’en haut. Il s’agit plutôt de constater que les deux phénomènes se produisent simultanément. Le paysage politique postérieur au 3 janvier présente un gouvernement manœuvrant dans un champ de choix extrêmement restreint et des forces populaires continuant à contester ce que ces manœuvres devraient signifier pour l’avenir de leur pays.
Photo : en juillet 2026, manifestation chaviste contre le sionisme génocidaire et l’impérialisme états-unien au coeur de Caracas, au cours de laquelle les drapeaux d’Israël et des USA, ainsi que les portraits de Trump et Netanyahou, ont été brûlés.
En août 2026, cela a débouché directement sur la question des négociations électorales avec Washington. Un dialogue politique soutenu par les États-Unis, impliquant des représentants de l’Assemblée nationale vénézuélienne de 2015, aujourd’hui dissoute, a suscité des désaccords au sein même du chavisme. Les négociations avec Washington sur les conditions électorales ne constituent toutefois pas en soi un développement postérieur au 3 janvier. Le gouvernement Maduro avait déjà entamé des négociations avec l’opposition lors du processus de la Barbade de 2023-2024, tout en négociant simultanément avec Washington un allègement des sanctions lié aux conditions électorales.
Ce qui a changé, c’est l’équilibre des forces dans lequel se déroulent désormais ces négociations. Le ministre de l’Intérieur, Diosdado Cabello, a défendu la participation tout en insistant sur le fait que « participer n’est pas capituler », présentant cet engagement comme une occasion de faire pression pour la levée des sanctions plutôt que comme une acceptation des conditions politiques imposées par Washington, et saluant le fait qu’une partie de l’opposition reconnaisse la Constitution. D’autres personnalités, comme Mario Silva, député chaviste à l’Assemblée nationale, ont appelé les partisans du chavisme à se mobiliser, affirmant que « le pouvoir exécutif est désormais entre les mains des États-Unis ». Ce désaccord révèle que la frontière entre retraite tactique et capitulation politique est elle-même contestée au sein même du processus bolivarien.
C’est ce qui disparaît lorsque la « delcyification » substitue la conduite des factions au sein de l’État à une analyse politique du Venezuela dans son ensemble. L’influence de Washington a atteint un niveau jamais vu au cours des précédentes périodes bolivariennes. Le gouvernement Rodríguez a fait de profondes concessions. Aucun de ces faits ne doit être minimisé. Mais un gouvernement négociant sous une pression extrême, des communes exerçant des capacités de gouvernance, des secteurs populaires protestant contre la présence étrangère et des courants chavistes s’affrontant ouvertement sur les limites de la négociation parlent d’un processus politique qui reste ouvert.
Et le fait de distinguer les processus bolivariens populaires de l’État ne rend pas le pouvoir étatique sans importance pour les forces populaires qui se sont développées à ses côtés. Comme l’a souligné Pascual Marquina, la perspective d’un retour au pouvoir de l’extrême droite vénézuélienne n’est pas une question abstraite pour les secteurs populaires dont les organisations, les communes et les acquis politiques subiraient les conséquences brutales d’un tel retour. Pour sa part, Delcy Rodriguez a pris la tête d’une vaste politique de reconstruction des logements détruits par les tremblements de terre, mais aussi de remise sur pied de services publics très abîmés par le blocus occidental. Elle réitère sa demande à Donald Trump de lever plus de 1000 mesures coercitives unilatérales. La présidente par interim visite chaque semaine des communes populaires, défend une économie communale alternative au capitalisme et finance en partie les projets de ces autogouvernements. Il reste donc une lutte permanente pour ce qui peut encore être défendu, récupéré, transformé — et pour savoir qui déterminera la suite des événements.
Au-delà du Venezuela : la bataille pour nos Amériques
Ces luttes pour la souveraineté s’inscrivent également dans un bouleversement hémisphérique bien plus vaste que le seul cas du Venezuela. L’ordre post-3 janvier prend forme parallèlement à une présence militaire états-unienne croissante qui vise à recoloniser les Amériques, à consolider l’emprise régionale du SOUTHCOM, et à l’avancée de gouvernements latino-américains d’extrême droite (ce qui n’est pas sans rapport avec l’ingérence électorale américano-israélienne), disposés à intégrer davantage leurs pays dans l’orbite politique et de « sécurité » de Washington. 18 pays latino-américains (à l’exception du Nicaragua, de Cuba et du Venezuela) viennent d’être enrôlés par les USA dans leur nouvelle force d’intervention militaire. Par conséquent, la réduction de la marge de manœuvre du Venezuela ne doit pas être comprise comme la simple histoire d’un recul « lâche » d’un gouvernement de gauche, mais comme s’inscrivant dans un effort plus large visant à inverser les acquis en matière de souveraineté régionale obtenus au cours des décennies précédentes.
C’est également là que les responsabilités de la gauche internationale se compliquent. Andreína Chávez Alava m’a exposé le problème sans détour, critiquant ce qu’elle considère comme un « exotisme » à travers lequel certains secteurs du Nord et de la gauche internationale abordent aujourd’hui le Venezuela : « Nous sommes de la carne de cañón — de la chair à canon — pour l’anti-impérialisme, et rien d’autre. Nous sommes censés souffrir, sinon nous sommes inutiles ou, d’une certaine manière, responsables des crimes commis par les États-Unis contre d’autres. »
Pour faire face au projet actuel de recolonisation de l’hémisphère mené par les États-Unis, il faut reconnaître le Venezuela non seulement comme un symbole de la résistance passée, mais aussi comme un processus politique vivant au sein duquel les forces populaires continuent de lutter pour définir ce que la souveraineté peut encore signifier dans des conditions qu’elles n’ont pas choisies.
Kimberly D. Miller
Source : https://kimberlydawnmiller.substack.com/p/beyond-the-delcyification-of-analysis
Traduction : Thierry Deronne
URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2026/08/12/au-dela-de-la-delcyfication-siege-survie-et-dialectique-de-la-souverainete-venezuelienne-par-kimberly-d-miller/

